Brésil: Pourquoi le peuple réclame la démission de la chef de l’État Dilma Rousseff

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Exaspérés par la multiplication des scandales de corruption, 900 000 manifestants ont, le 16 août, exigé la démission ou la destitution de la chef de l’État. Mais celle-ci s’accroche farouchement à son fauteuil.

Combien de temps peut-elle tenir ? Les 900 000 Brésiliens qui, dans une centaine de villes, sont descendus dans la rue le 16 août en hurlant : « Fora Dilma ! » (« dehors, Dilma ») – ils l’avaient déjà fait le 15 mars et le 12 avril – n’ont nullement l’intention d’en rester là.

Ulcérés par la multiplication des affaires de corruption depuis un an et demi, ils veulent soit la destitution soit la démission de la présidente réélue en novembre 2014 avec moins de 52 % des suffrages. Cette dernière a quelque peu douché leurs espoirs dans une interview sur la chaîne de télévision SBT : « Les pressions et les menaces resteront sans effet, jamais je ne démissionnerai. » Rousseff (67 ans) est une dure. Ancienne guérilléra marxiste, elle fut, dans les années 1970, longuement torturée par les sbires de la dictature militaire.

Fora-Dilma

 

Une impopularité historique

Reste que les cinq premiers mois de son second mandat s’apparentent à un calvaire. Avec 8 % d’opinions favorables, selon les derniers sondages, sa popularité n’est plus seulement en chute libre, elle est irrésistiblement aspirée vers les abysses. Même le président Fernando Collor, destitué en 1992 pour corruption, n’était pas descendu aussi bas. Et il va de soi que ce précédent donne des idées à la classe moyenne, farouchement décidée à faire payer à la présidente l’affaire Petrobras.

Depuis mars 2014, le géant pétrolier, qui est une entreprise publique, est au cœur du plus grand scandale de corruption de l’histoire du pays : il a déjà entraîné l’inculpation d’une cinquantaine de responsables politiques, au premier rang desquels João Vaccari, le trésorier du Parti des travailleurs (PT), et plusieurs membres de formations appartenant à la coalition au pouvoir.

L’enquête a permis d’établir que tous les contrats, ou presque, conclus par Petrobras donnaient lieu à des surfacturations. Au total, près de 3 milliards d’euros de pots-de-vin auraient été distribués depuis dix ans. Une partie de cet argent a semble-t-il alimenté les caisses noires de différents partis. Rousseff en a-t-elle bénéficié ? C’est ce que cherche à déterminer le Tribunal électoral suprême. S’il s’avère que tel est bien le cas, le résultat du scrutin présidentiel d’octobre 2014 serait évidemment remis en question.

Une autre procédure est d’ailleurs en cours contre la présidente. Le Tribunal des comptes de l’Union (TCU) enquête pour déterminer si le gouvernement a imposé aux banques publiques de prendre en charge certaines dépenses incombant à l’État, allocations familiales (la fameuse bolsa família) ou assurance-chômage. Reste que les spécialistes ne sont pas convaincus qu’il soit d’ores et déjà possible d’engager une procédure de destitution contre la chef de l’État : à ce jour, celle-ci n’est pas personnellement mise en cause dans le scandale Petrobras.

Aujourd’hui, la septième économie mondiale est au bord de la récession

Depuis sa réélection, Dilma tente tant bien que mal de composer avec ses très incommodes alliés conservateurs. Et notamment son ennemi juré, Eduardo Cunha, président de la Chambre des députés et membre du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB). Le PMDB est une formation centriste dont le soutien parlementaire est indispensable au PT. Cinq mois durant, Cunha a donc fait la pluie et le beau temps.

Et puis, le 18 juillet, coup de théâtre… Mis en cause à son tour dans l’affaire Petrobras, le centriste passe à l’opposition et tente de faire voler la majorité en éclats : « Sachez que, à titre personnel, le président de la Chambre est aujourd’hui un opposant, déclare-t-il. Et que je vais demander à mon parti de me suivre dans cette voie. »

Au bout du compte, personne n’a suivi Eduardo Cunha. Et c’est le vice-président, Michel Temer, lui aussi membre du PMDB, qui a sauvé la mise de Rousseff, et qui, du coup, apparaît comme l’homme fort du gouvernement, même si son soutien est parfois ambigu. Le 5 août, il a publiquement estimé que le Brésil a le plus urgent besoin d’une « grande figure pour unifier le pays », sans même mentionner la présidente. Il est vrai que si celle-ci venait à être destituée, ce serait lui, Temer, qui prendrait la tête du pays !

Autre grand fauve de la politique brésilienne et membre du PMDB, Renan Calheiros, le président du Sénat, a tendu à Dilma une main secourable, que celle-ci s’est empressée de saisir – mais avait-elle le choix ? Cité, comme tant d’autres, dans l’affaire Petrobras, Calheiros est réputé proche des milieux d’affaires et des médias.

D’ailleurs, depuis sa prise de position, ces derniers, naguère farouchement hostiles à Rousseff, ont, comme par enchantement, changé de ton. Dans l’hebdomadaire Veja (droite), le plus influent du pays, l’éditorialiste Roberto Pompeu de Toledo énumère par exemple les raisons qui plaident contre l’impeachment. Sa conclusion ? « On n’écarte pas un président parce qu’il est mauvais ou parce qu’on ne l’aime pas. »

Calheiros a par ailleurs rendu public un « agenda Brasil » contenant quarante-trois propositions censées sortir le pays de la crise. Elles consistent surtout en une remise en question de la plupart des acquis sociaux de l’époque Lula.

Une situation délicate

Et justement, Dilma Rousseff peut-elle toujours compter sur le soutien de Luiz Inácio Lula da Silva, son prédécesseur ? « Ne la jugez pas sur les sept derniers mois mais sur l’ensemble de son mandat. La situation économique s’est détériorée, et elle n’en est pas responsable », a-t-il récemment déclaré, à Brasilia. Ce soutien n’est pas négligeable, mais il s’amenuise.

Lorsque, en 2010, il a quitté le pouvoir, Lula jouissait d’une popularité record (80 % d’opinions favorables). Mais celle-ci fond comme neige au soleil. À cause de la corruption. Déjà condamné dans le cadre de l’affaire dite du Mensalão (« grosses mensualités »), José Dirceu, son ancien ministre et ami, vient d’être arrêté dans le cadre du scandale Petrobras. Le parquet a en outre ouvert une enquête contre Lula pour trafic d’influence. On lui reproche d’avoir aidé l’entreprise de BTP Odebrecht à décrocher des contrats à Cuba…

En réalité, la position de l’ancien président est tout sauf confortable. Il ne peut pas ne pas soutenir Rousseff, mais, en même temps, il lui faut prendre ses distances avec elle dans l’hypothèse où il briguerait un nouveau mandat en 2018. Un vrai tour de force.

Et puis il y a la crise. En 2010, le taux de croissance avoisinait 8 %. Aujourd’hui, la septième économie mondiale est au bord de la récession. L’inflation culmine à 9 %, le chômage augmente, et le produit intérieur brut pourrait diminuer de 2 % cette année. En réponse, Joaquim Levy, le très libéral ministre de l’Économie, a mis en place une politique d’austérité et pratiqué 20 milliards d’euros de coupes budgétaires, notamment dans la santé et l’éducation. Or Rousseff avait promis lors de sa dernière campagne électorale d’investir massivement dans ces deux domaines.

Malgré tout, le gouvernement jure qu’il va tout faire pour maintenir les emplois au Brésil et qu’il consacrera l’essentiel de ses efforts à accroître les revenus des plus pauvres. « Je continuerai de travailler à la réalisation de vos rêves », a récemment déclaré Dilma Rousseff. Fort bien, mais les Brésiliens ont-ils encore envie de rêver ? À en croire un sondage de l’institut Data Popular, 92 % d’entre eux estiment que « tous les hommes politiques sont des voleurs ».


MAIS QU’EST-CE QU’ILS VEULENT ?

Les manifestants anti-Dilma sont pour la plupart riches et blancs et ont majoritairement voté pour Aécio Neves, le candidat social-démocrate malheureux, à l’élection présidentielle de l’an dernier.

C’est donc l’élite, au sens large, qui a pris possession de la rue. Selon plusieurs analystes, elle entend avant tout dénoncer la baisse de son niveau de vie. Ces dernières années, les droits des employés de maison ont par exemple été alignés sur ceux des autres salariés : contrat de travail de quarante-quatre heures hebdomadaires, majoration des heures supplémentaires et, surtout, octroi d’une prime quand l’employé est contraint de dormir chez son employeur. Un coup dur pour la bourgeoisie brésilienne, qui déplore de ne plus pouvoir employer de domestiques vingt-quatre heures sur vingt-quatre. (jeune afrique)

 

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