L’ambition africaine du Brésil

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Embraer, Odebrecht, AGN… Les groupes auriverde partent à l’assaut du continent, et pas seulement en zone lusophone. Alors que le Brésil est confronté à un ralentissement économique sévère, l’herbe serait-elle plus verte en Afrique ?

Mi-décembre 2014, sous un soleil de plomb, une délégation de Royal Air Maroc (RAM) arpente le tarmac de l’aéroport de Sao José dos Campos. C’est ici, dans cette ville située à moins de 100 km de Sao Paulo, qu’Embraer assemble ses avions. Le constructeur brésilien vient de livrer à la compagnie marocaine ses quatre premiers appareils, des modèles E190 de 96 places.

Pour l’occasion, en plus de ses pilotes, la RAM a envoyé sur place son directeur financier, Yassine Berrada, et sa directrice du marketing, Saïda Najioullah, afin de visiter les installations industrielles du troisième avionneur mondial (derrière Boeing et Airbus). Embraer, qui emploie 12 000 salariés sur le site, porte l’économie de toute la région ; ce dynamisme laisse rêveurs les membres de la délégation marocaine, alors que le royaume développe sa propre filière aéronautique autour de l’aéroport Mohammed-V de Casablanca.

Offensive

Pour Paulo César de Souza e Silva, vice-président d’Embraer chargé de l’aviation commerciale, ce premier contrat avec les Marocains est l’occasion d’accélérer son offensive sur le continent, où volent déjà pas moins de 119 avions de ligne de sa fabrication. « Nous misons beaucoup sur l’Afrique, où le trafic aérien croît en moyenne de 8 % par an, assure-t-il. Nos avions de petite et moyenne capacité sont particulièrement adaptés au trafic régional. Avec notre modèle E190, la RAM pourra rayonner, à partir de Casablanca, à la fois vers l’Europe de l’Ouest et l’Afrique de l’Ouest. »

Le groupe brésilien cherche actuellement des sous-traitants au Maroc, une façon pour lui « d’africaniser » ses avions… pour mieux les vendre sur le continent. Et pour se faire une place sur les marchés africains, Embraer n’hésite pas à mettre à contribution ECC Leasing, sa filiale de location installée en Irlande.

Yassine Berrada, de la RAM, explique l’avantage que présente cette solution : « Au lieu d’acquérir les avions par un achat ou via un crédit-bail – ce que nous faisons habituellement -, nous les louons, ce qui nous permettra de réduire la voilure sans coûts fixes en cas de changement de la conjoncture. »

Outre la RAM, Embraer a ciblé en priorité les grandes compagnies du continent, considérées comme les plus solvables, telles que Kenya Airways et Egyptair, ses clients depuis cinq ans. Des transporteurs africains de taille plus modeste ont eux aussi adopté les avions brésiliens : c’est le cas d’Air Côte d’Ivoire, de South African Express Airways, de Camair-Co ou de Linhas Aéreas de Moçambique.

De même, dans le secteur plus discret de la défense, les clients africains d’Embraer sont de plus en plus nombreux. La firme de Sao José dos Campos reçoit régulièrement des délégations des armées de l’air africaines qui viennent tester le Super Tucano, un avion léger d’attaque et de surveillance aérienne.

Stratégie

Alors que le Brésil, qui a réélu Dilma Rousseff à sa tête en octobre 2014, peine à relancer sa croissance (0,3 % en 2014, contre 7,5 % en 2010), à Sao Paulo, capitale économique et mégapole de 20 millions d’habitants, d’autres groupes convoitent eux aussi les marchés du continent.

Depuis une tour flambant neuve de 30 étages et abritant 2 800 employés, Antonio Poncioni Mérian, le directeur Afrique du géant du BTP Odebrecht, peaufine sa stratégie. En Angola, le groupe familial – qui revendique la première place des entreprises brésiliennes en Afrique en matière de chiffre d’affaires et d’effectif – est présent dans les secteurs de la construction, des barrages hydroélectriques et de la grande distribution. Il compte 25 000 salariés dans ce seul pays, où il est le premier employeur privé.

Mais désormais, Odebrecht cherche à étendre sa présence africaine au-delà de la zone lusophone. En 2012, le Ghana, où il a décroché la construction d’un corridor routier reliant Accra au Burkina Faso, est devenu son troisième marché africain. Tout comme ses compatriotes du BTP Andrade Gutierrez, Camargo Corrêa et Queiroz Galvão, qui ont connu une croissance exponentielle de leurs affaires grâce aux grands marchés publics brésiliens puis sud-américains, Odebrecht veut poursuivre son développement sur le même modèle en Afrique.

« Nous visons en priorité l’Afrique de l’Est. Nous sommes en contact avec la Tanzanie pour la construction de l’aéroport de Mtwara et nous avons une filiale au Kenya. Mais nous misons surtout sur l’Éthiopie, un État à fort potentiel qui s’est rapproché du Brésil », indique le directeur Afrique d’Odebrecht, qui avait reçu l’ancien Premier ministre éthiopien, feu Meles Zenawi, lors de sa visite au Brésil, en 2012. Et pour contrer les Chinois dans le BTP, Odebrecht se verrait bien s’allier avec le français Bolloré Africa Logistics, gestionnaire de ports et de voies ferrées en Afrique.

Dans l’agro-industrie aussi, les Brésiliens espèrent se faire une place sur le continent. « Le Brésil a développé des technologies qui, au vu des similitudes climatiques et géologiques, sont utilisables dans la plupart des pays africains. Notamment pour la production d’éthanol et d’énergie issue de la biomasse autour des plantations », précise Ivo Fouto, patron d’AGN Bioenergia, une entreprise qui s’est implantée avec succès au Mozambique il y a deux ans.

Selon lui, des groupes sucriers comme Guarani, qui exportent déjà massivement en Afrique, cherchent à développer des plantations sur le continent, notamment en Afrique de l’Est et au Mozambique. « Mais la protection de la propriété intellectuelle sur les semences agricoles demeure fragile, c’est pourquoi nous restons prudents dans notre expansion sur le continent », poursuit cet ancien patron de Monsanto au Brésil et ex-dirigeant de la branche engrais de Vale.

Créneau

Faute de soutiens financier et diplomatique suffisants de la part de l’État – lequel est davantage préoccupé par la situation économique intérieure -, les entreprises s’organisent entre elles pour pousser leurs pions en Afrique.

À la mi-décembre 2014, des « pionniers » comme Vale, AGN et Petrobras, mais aussi la Banque brésilienne de développement (BNDES) et l’Organisation nationale de l’industrie du pétrole (Onip) se sont ainsi réunis au sommet de la tour de Sistema Firjan, le patronat de l’État de Rio de Janeiro, lors d’une conférence organisée par les cabinets d’avocats brésilien Vieira Rezende et français Jeantet, deux partenaires qui se positionnent sur ce créneau Brésil-Afrique.

Jadis moteur de l’offensive économique auriverde pendant la présidence de Luiz Inácio Lula da Silva (2003-2011), l’État est devenu frileux sous Dilma Rousseff, moins active que son prédécesseur quand il s’agit de pousser le secteur privé à l’international. « Même si des ambassades ont été ouvertes en Afrique, il n’existe pas de poste d’attaché commercial dans la plupart d’entre elles », regrette, chez Odebrecht, Antonio Poncioni Mérian. Face au ralentissement économique que connaît aujourd’hui le pays, les autorités poussent les grandes compagnies extractives dont l’État est actionnaire à se recentrer sur le Brésil pour sauvegarder l’industrie nationale et l’emploi local.

Marche arrière

Le minier Vale, leader mondial du marché du fer, et Petrobras, septième groupe pétrolier au monde, avaient lancé plusieurs projets en Afrique avec le président Lula ; ils sont aujourd’hui clairement en train de faire marche arrière, ce qui entraîne le repli de leurs sous-traitants brésiliens dans le BTP et les services miniers et pétroliers. À Rio de Janeiro, où sont implantés les sièges de Vale et de Petrobras (dont la présidente, Graça Foster, empêtrée dans un gigantesque scandale de corruption, a dû démissionner le 4 février), les dirigeants des deux groupes ont d’ailleurs refusé de s’exprimer sur leurs ambitions africaines contrariées. Et en particulier sur les déboires du premier sur le gisement de fer du mont Simandou, en Guinée, et sur le gel des projets du second au Gabon et en Angola.

La question du financement bride aussi les groupes brésiliens intéressés par l’Afrique. « Les banques comme Bradesco et Banco do Brasil subissent une importante pression des autorités pour soutenir l’économie nationale, il y a donc peu d’argent disponible pour les projets à l’international, regrette Ivo Fouto, d’AGN Bioenergia. La BNDES a bien ouvert début 2014 une antenne à Johannesburg pour accompagner nos entreprises en Afrique, mais ses budgets sont restreints. »

Partenariats

Des initiatives pourraient toutefois changer la donne. Basée à Rio de Janeiro, BTG Pactual, la première banque d’affaires d’Amérique latine, prospecte actuellement en Afrique, privilégiant naturellement des projets menés par des groupes brésiliens. En juin 2013, cet établissement dirigé par André Esteves a acheté, pour 1,15 milliard d’euros, 50 % du capital de Petrobras Oil and Gas BV, la filiale suisse dévolue à l’Afrique du groupe pétrolier brésilien.

Un an plus tôt, BTG Pactual avait aussi créé une coentreprise minière ciblant en particulier l’Afrique avec le holding AGN Participações, piloté par Roger Agnelli, l’ancien président de Vale (lire l’encadré ci-dessous). Côté africain, le groupe Ecobank, présent dans une trentaine de pays, se positionne aussi sur ce créneau : il a signé deux partenariats avec Banco do Brasil et la BNDES pour offrir des services bancaires conjoints aux opérateurs brésiliens en Afrique. (source:JA)

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