Le franc suisse qui se décroche de l’euro fait des ravages dans l’économie européenne

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L’annonce a fait l’effet d’une douche froide. En décidant, jeudi 15 janvier, de décrocher le franc suisse de l’euro, la Banque nationale suisse a fait s’envoler le cours de la devise helvétique… et elle a plongé dans l’embarras les 2 500 VIP attendus au Forum économique mondial de Davos, qui doit se tenir dans les Alpes du mercredi 21 au samedi 24 janvier.

Déjà considérée comme (très) huppée, la station des Grisons pourrait de fait devenir hors de prix pour les visiteurs étrangers. Avec l’actuel boom du franc suisse, il faudra débourser l’équivalent de plus de 400 dollars (340 euros) pour s’offrir une bouteille de Dom Pérignon à l’hôtel Seehof, l’un des meilleurs quatre étoiles de la ville, a calculé l’agence Bloomberg…

Officiellement placé sous le thème du « nouveau contexte mondial », le 45e Forum de Davos – qui doit accueillir quelque 1 500 chefs d’entreprise et au moins 300 chefs d’Etat ou membres de gouvernement, dont François Hollande pour la première fois mais également Matteo Renzi ou Angela Merkel – devrait à nouveau faire la part belle aux questions monétaires. Non seulement à cause de la décision de la banque centrale helvétique mais parce que l’événement va se tenir, hasard du calendrier, au milieu d’une semaine cruciale pour la zone euro. Pour ne pas dire à haut risque.

Les yeux tournés vers Francfort

Jeudi 22 janvier, tous les yeux se tourneront en effet vers Francfort, où siège la Banque centrale européenne (BCE). Le président de l’institution, Mario Draghi, devrait y annoncer, au moins dans les grandes lignes, son programme choc de lutte contre la déflation. Car l’heure est grave. En décembre 2014, les prix ont reculé de 0,2 % dans l’union monétaire, laissant craindre que celle-ci sombre dans la déflation, cette terrible spirale où le recul des prix paralyse l’ensemble de l’économie.

Pour y remédier, la BCE devrait se mettre à acheter la dette publique des pays membres de l’union monétaire. Un programme dit d’assouplissement quantitatif (QE en anglais), très controversé en Allemagne, où l’on redoute qu’il n’incite les Etats à renoncer à la discipline budgétaire, mais que la plupart des économistes appellent de leurs vœux. Y compris ceux du Fonds monétaire international (FMI). Sans cela, estiment les partisans du « QE », l’Europe peinera à retrouver le chemin de la croissance. Attendue à Davos, dont elle n’a pas raté une seule édition depuis son accession à la tête du FMI, Christine Lagarde devrait marteler ce message. « Autant dire que lors des rencontres à huis clos, la chancelière allemande, Angela Merkel, sera cuisinée sur les raisons des réticences de Berlin », prédit un député européen.

Contrairement à 2014 et sauf changement de dernière minute, M. Draghi ne sera néanmoins pas présent à Davos. Le Français Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE, également l’un des économistes le plus influents d’Europe, participera en revanche aux débats vendredi 23 et samedi 24 janvier. « En fonction de la décision prise jeudi, il sera applaudi dans les couloirs ou assailli de questions », souffle un fin connaisseur de l’institution. Pour amadouer l’Allemagne, M. Draghi pourrait en effet adopter un QE d’ampleur limitée. Au risque qu’il soit moins efficace…

Mais la BCE ne sera pas la seule banque centrale sur le devant de la scène. « La coordination des politiques monétaires sera clairement débattue », explique Gilles Moëc, économiste chez Bank of America. Et cela, pour une raison bien simple : alors que l’Europe s’enfonce dans la stagnation, les Etats-Unis affichent une reprise vigoureuse. « Rarement le découplage entre les deux continents n’aura été aussi fort », estime M. Moëc.

De quoi semer un sérieux désordre monétaire à travers le monde, qui inquiète déjà les chefs d’entreprise, dont la fine fleur est attendue dans la station suisse, comme Carlos Ghosn (Renault-Nissan), Paul Bulcke (Nestlé), Michael Dell (Dell), Joe Kaeser (Siemens), Oleg Deripaska (Rusal) ou encore Bill Gates.

Le dollar, porté par la croissance américaine, devrait en effet poursuivre sa hausse face à l’euro. « Les autres pays devront adapter leurs taux de change face à cette nouvelle donne », anticipe Philippe Waechter, chez Natixis AM.

La Banque nationale suisse, qui a décidé de laisser sa monnaie fluctuer librement, pourrait ainsi être suivie par d’autres. En particulier dans les pays nordiques, qui ont eux aussi lié leur devise à l’euro. « Le FMI et les grands argentiers discuteront de la meilleure façon de coordonner ces mouvements pour éviter l’instabilité, prédit Christopher Dembik, chez Saxo Banque. Mais passé Davos, ce sera le retour du chacun pour soi. » Certains économistes craignent même le retour de la guerre des monnaies.

Autre risque qui devrait être largement débattu à Davos : la Grèce. Dimanche 25 janvier, au lendemain de la clôture du Forum, les élections législatives pourraient y porter la gauche radicale de Syriza au pouvoir. Son leader, Alexis Tsipras, réclame un nouvel allégement de la dette publique de son pays, qui dépasse 175 % du produit intérieur brut (PIB). Il n’en fallait pas plus pour que les craintes d’une sortie de la Grèce de la zone euro resurgissent.

L’insoutenable dette hellénique

Officiellement, les chefs d’Etat européens se montrent rassurants : personne ne souhaite qu’Athènes quitte la monnaie unique, car tout le monde serait perdant. Mais officieusement, les négociations vont bon train. Elles devraient se poursuivre en Suisse, tant la dette hellénique est insoutenable. « Il faudra bien l’alléger d’une façon ou d’un autre, explique Eric Dor, économiste à l’Ieseg. Or, aujourd’hui, elle est détenue à 70 % par les autres pays européens. » Ces derniers pourraient décider d’allonger la maturité des prêts accordés à Athènes. Mais pas sans concession de la part de M. Tsipras.

Le pétrole sera enfin à l’affiche de plusieurs tables rondes du Forum économique, avec la participation notamment de Patrick Pouyanné (Total) et de Robert Dudley (BP). « Au début, tout le monde a salué la baisse des cours, car elle apporte une bouffée d’oxygène à la croissance, explique M. Dembik, de Saxo Banque. Mais les inquiétudes pointent déjà : la chute a été trop brutale. » Si elle dure, elle pénalisera les pays producteurs, comme la Russie. Au risque de nourrir le feu des tensions géopolitiques avec l’Occident.

« Contrairement aux années précédentes, la reprise américaine fera souffler un vent d’optimisme sur nos discussions, relativise Alain Pons, PDG du cabinet de conseil Deloitte France, sur le point de s’envoler pour la Suisse. Mais les risques économiques n’ont pas disparu pour autant. » Les virées en ski sur les hauteurs de Davos devront attendre… (source: lemonde)

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