Le massacre de Thiaroye des tirailleurs sénégalais, 70 ans après, un sujet toujours aussi sensible.

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Il y a 70 ans, près de Dakar, avait lieu le massacre de Thiaroye. L’armée française avait ouvert le feu contre des tirailleurs sénégalais qui réclamaient le paiement de leurs arriérés de solde. Trente-cinq d’entre eux sont morts. Cette date sombre de l’histoire de France reste un sujet sensible.

Le 1er décembre 1944, dans les environs de Dakar, l’armée française a ouvert le feu sur des tirailleurs sénégalais, regroupés dans le camp de Thiaroye, tuant 35 d’entre eux. Aujourd’hui encore, le déroulement de ces événéments reste sujet à différentes interprétations.

Selon la version officielle, il s’agissait d’une répression face à une mutinerie. Ces soldats de l’Afrique occidentale française avaient été faits prisonniers durant la Seconde Guerre mondiale par les Allemands dans des camps de travaux forcés en France. À la Libération, de retour en Afrique, ils avaient alors réclamé le paiement de leurs arriérés de solde et refusé de quitter le camp.

Antoine Abibou Antoine Abibou soldat sénégalais condamné à 10ans d’emprisonnement pour avoir réclamé sa pension lors du massacre de Thiaroye

 

Alors que la Seconde Guerre mondiale n’est pas encore terminée, « ceux de Thiaroye » sont parmi les premiers prisonniers libérés et il est décidé de les démobiliser, notamment pour une opération de « blanchiment » des troupes françaises. Ils attendent le versement d’un pécule constitué de leurs arriérés de solde (qui aurait dû être versée avant l’embarquement, de la prime de démobilisation, et souhaitent pouvoir retirer l’argent économisé pendant la guerre, sur des livrets d’épargne du Frontstalag. Au lieu de le faire en France, le ministre des Colonies leur promet d’être démobilisés à Dakar où ils arrivent le 21 novembre 1944. Trois cents tirailleurs (sur 2 000) avaient refusé d’embarquer en France avant que leur situation soit réglée. En chemin, quatre cents d’entre eux ont à nouveau refusé d’embarquer, après une escale à Casablanca. Les paiements relatifs à la démobilisation n’ont pas lieu : seule une avance sur prime de 1 500 francs leur est versée en octobre, avant le départ de la métropole.

Le commandement ne donne satisfaction aux tirailleurs que sur les demandes de conservation de divers effets personnels. Selon le film d’Ousmane Sembène, la hiérarchie tente de leur imposer de convertir leurs francs métropolitains en CFA à un taux de 250 francs CFA au lieu de 500 francs CFA pour 1 000 francs français. Selon Armelle Mabon, l’échange en monnaie de banques coloniales a déjà eu lieu le 28 novembre et c’est sur le paiement des autres sommes dues, la récupération d’argent déposé sur des livrets d’épargne, des questions d’habillement, de vérification des grades et des droits à avancement que porte le conflit.

Un groupe qui devait être acheminé sur Bamako refuse de partir le 28 novembre tant qu’il n’a pas été intégralement payé. Cela entraîne la visite du général Dagnan, au cours de laquelle les tirailleurs se font exigeants sur les réponses qu’ils attendent ; sa voiture est bousculée, son autorité s’évanouit, il ne répond à aucune des questions concernant le règlement administratif de la situation. Choqué, il considère même avoir été à deux doigts d’être séquestré.

Dagnan prend la décision de faire une démonstration de force, en accord avec son supérieur, le général de Boisboissel. Des gendarmes, renforcés de soldats issus des 1er, 7e régiment de tirailleurs sénégalais et 6e régiment d’artillerie coloniale, appuyés par un char léger américain M3, deux automitrailleuse et un half-track sont mobilisés.

Dans le film d’Ousmane Sembène, Camp de Thiaroye (1988), l’ordre d’ouvrir le feu est donné à l’artillerie et sans sommation le 1er décembre à 3 heures du matin. Selon Julien Fargettas, le camp est investi au matin et les affrontements ont lieu vers 9h30 le 1er décembre. Trois cents tirailleurs sont extraits du camp et envoyés à Bamako.

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Le combat entraîne officiellement la mort de 35 tirailleurs. Un télégramme du 2 décembre 1944 parle en effet de 24 tués et 11 blessés décédés ensuite, soit 35 morts, et 35 blessés en traitement. Mais un rapport du 5 décembre 1944 évoque « 24 tués et 46 blessés transportés à l’hôpital et décédés par la suite », soit finalement 70 morts parmi les tirailleurs. Il est possible que les blessés du premier rapport soient décédés avant la rédaction du second.

Trente-quatre tirailleurs sont jugés le 6 mars 1945, condamnés à des peines allant de un à dix ans de prison, à une amende de 100 francs de l’époque et ils perdent leurs droits à l’indemnité de démobilisation. Ils sont graciés en juin 1947, lors de la venue à Dakar du président de la République Vincent Auriol. « Il ne s’agit pas d’un acquittement, et les veuves de Thiaroye n’ont jamais perçu de pension

Soixante-dix ans après, une historienne a ouvert les archives de ce que François Hollande a qualifié en 2012 de « part d’ombre de l’histoire de France ».

 

 

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