Liban: La journée de la femme, le dur combat des travailleuses domestiques

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« Les lois de ce pays sont obsolètes, ça suffit ! » Dans la grande salle où se mêlent une assemblée colorée de Népalaises, Sri-Lankaises ou encore Malgaches, les paroles de Gemma Justo sont accueillies par un tonnerre d’applaudissements. Originaire des Philippines, la petite femme au regard déterminé est membre du conseil exécutif du syndicat des employées de maison. Créée le 25 janvier dernier au Liban, la formation est une première dans le monde arabe, où travaillent trente millions de migrants. Son but est de défendre les droits des 200 000 travailleurs domestiques qui vivent au pays du Cèdre.

Ce dimanche à Beyrouth, la fête organisée en l’honneur de la journée de la femme est le premier rassemblement du syndicat depuis le congrès fondateur. Environ 250 des 350 femmes qui y ont adhéré sont présentes. « Bravo de vous battre pour votre dignité, bravo de vous battre pour le bien-être de toutes les femmes ! » tonne l’activiste. Aussitôt le discours fini, le tube du Gangman style, craché à fond par les enceintes, entraîne une ribambelle de femmes sur la piste de danse. Place à la décontraction.

L’espoir d’un salaire minimum

Les femmes présentes ont en effet plusieurs points communs : toutes sont employées dans des familles libanaises, sont membres du nouveau syndicat et connaissent des parcours difficiles. Parmi elles, Delphine, Ivoirienne, a pu quitter la maison où elle travaille depuis 22 ans le temps de la rencontre. « Ici, les femmes n’ont aucun droit et c’est encore pire pour les employées de maison », dit-elle. « On n’a aucune possibilité de porter plainte en cas d’abus. Dès qu’on vieillit et qu’on s’affaiblit, les employeurs nous renvoient dans notre pays sans indemnisation ni reconnaissance. » Selon elle, le combat des droits de la femme et des employées de maison est intimement lié.

La création du syndicat est un vrai élan d’espoir pour ces femmes dont les conditions de travail sont souvent proches de l’esclavage. « Quelle que soit notre nationalité, nous avons toutes les mêmes problèmes : violence physique, manque de nourriture, salaire extrêmement bas et parfois agressions sexuelles », explique Suvana Rana, représentante du groupe Nari, qui soutient les employées domestiques népalaises. « En étant unies au sein d’un même syndicat, on va être plus efficaces pour se battre pour nos droits. » Même si Suvana Rana s’estime chanceuse d’être employée dans une famille qui ne la maltraite pas, ses conditions de vie sont loin d’être parfaites : « Je n’ai pas eu de jour de congé jusqu’en 2012 car je nettoyais chaque dimanche la maison de la mère de mon employeuse et j’ai été payée 130 $ par mois jusqu’en 2011″, détaille la jeune femme malgré tout souriante, au Liban depuis 2007.

« Je dors aussi dans une toute petite pièce où sont stockés des produits d’entretien ; quand je suis arrivée au Liban je n’ai pas pu dormir pendant six mois, je n’arrêtais pas de pleurer. » Elle espère que le syndicat parviendra à obtenir le versement d’un salaire minimum pour les employées de maison et la conduite d’investigation en cas de décès : « Ca arrive très fréquemment qu’une femme meure, le décès est toujours classé comme suicide et on ne peut jamais savoir si elle est en fait morte de mauvais traitements ou quelles sont les raisons qui l’ont poussée à mettre fin à ses jours. »

Le gouvernement libanais sourd et muet

La lutte pour la reconnaissance de leurs droits ne fait pourtant que commencer. Si la création du syndicat a été annoncée en janvier, son existence n’est toujours pas officialisée. « On a fait la demande au ministre du Travail de l’enregistrer, mais jusqu’à ce jour, on n’a eu aucune réponse », déplore Castro Abdallah, président de la Fédération nationale des syndicats des ouvriers et des employés au Liban (Fenasol), qui parraine le syndicat des travailleurs domestiques. « Le ministre du travail Sejaan Azzi est interviewé ce soir par la chaîne libanaise Al-Jadeed, j’espère que des questions lui seront posées sur le sujet. » Fin janvier, ce dernier s’était contenté de rappeler que « la loi libanaise interdit aux étrangers de créer un syndicat ». Une règle dénoncée par Castro Abdallah : « Elle date de 1946, il faut la réformer. » Selon lui, une première victoire pour le syndicat des employées de maison serait que le Liban ratifie la convention 189 de l’Organisation mondiale du travail sur les travailleurs domestiques, qui garantit des conditions de travail descentes, un jour de repos hebdomadaire et un salaire minimum.

Malgré l’hostilité du gouvernement libanais, le syndicat continue à s’organiser. « L’important est de se rassembler et d’augmenter le nombre d’adhérents », souligne Rose, leader de la communauté camerounaise. « On va commencer à organiser des voyages dans différentes villes du Liban pour pouvoir atteindre les employées de maison qui ne sont pas à Beyrouth et qui souvent sont isolées. » Le syndicat vient d’élire ses représentants et a défini ses objectifs. « On espère doubler le nombre de membres d’ici à fin 2015, organiser des formations pour améliorer notre capacité à travailler comme syndicat et mettre en place une assistance légale pour les adhérents qui rencontrent des problèmes avec leurs employeurs », énumère Gemma Justo, du conseil exécutif. « On va continuer à se battre. » (source:lepoint)

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